
Le réemploi dans le bâtiment progresse, mais il bute encore sur un verrou très concret : comment prouver qu’un produit déposé reste techniquement fiable après une première vie en œuvre ? C’est précisément le sujet du projet EPERCODE, piloté par le CSTB avec le soutien de l’ADEME. Derrière cet acronyme un peu institutionnel, il y a en réalité une question décisive pour la filière : sans données crédibles sur la durée de vie réelle et les performances résiduelles, le réemploi restera cantonné aux opérations vitrines.
Pour les acteurs du chantier, l’enjeu est massif. Un matériau réemployé ne se vend pas seulement sur une promesse environnementale : il doit aussi rassurer sur sa sécurité, sa durabilité, sa traçabilité et sa capacité à entrer dans un cadre assurantiel. C’est là qu’EPERCODE peut changer la donne.
Le vrai frein du réemploi n’est plus seulement la bonne volonté. C’est la capacité à objectiver l’état réel des produits déposés et à qualifier leur potentiel de seconde vie.
Pourquoi la durée de vie réelle devient le nerf de la guerre
Dans beaucoup de projets, la théorie du réemploi se heurte à une réalité simple : on connaît mal le vieillissement réel des produits de construction une fois déposés. Entre la durée de vie théorique d’un fabricant, les conditions de pose initiales, l’entretien, l’exposition à l’humidité, aux chocs, au feu ou aux variations thermiques, il peut y avoir un écart considérable.
Résultat : même quand un gisement existe, les maîtres d’ouvrage, bureaux de contrôle, diagnostiqueurs et entreprises hésitent. Non pas parce que le réemploi serait impossible, mais parce que la preuve technique est encore trop fragile pour industrialiser les pratiques.
Le sujet est d’autant plus stratégique que la filière doit désormais articuler plusieurs exigences en même temps :
- réduire l’empreinte carbone des opérations ;
- mieux valoriser les gisements issus du curage, de la rénovation et de la déconstruction ;
- sécuriser le risque technique pour les prescripteurs et les entreprises ;
- produire des méthodes reproductibles, au-delà des démonstrateurs.
EPERCODE : ce que le CSTB cherche à mesurer concrètement
Le projet EPERCODE — pour Étude de la PErformance Résiduelle des COmposants à la DEpose — a été lancé en septembre 2024 pour une durée de trois ans. Il est piloté par le CSTB, avec plusieurs partenaires complémentaires : AFLEYA via son outil de diagnostic PEMD Akibo, Apave sur les questions de risque et GINGER Deleo sur l’ingénierie de la déconstruction.
L’idée n’est pas de produire un discours général sur l’économie circulaire, mais de documenter la durée de vie en service réelle et les performances résiduelles de produits de construction après un premier usage.
Le programme se concentre à ce stade sur trois familles de produits particulièrement intéressantes pour le terrain :
- les fenêtres ;
- les blocs-portes coupe-feu ;
- les briques pleines en terre cuite.
Ce choix est intelligent : on parle ici de composants qui posent de vraies questions de performance résiduelle, de sécurité, de durabilité et de requalification, avec un potentiel concret de réemploi selon les cas.
Une méthode plus utile qu’un simple observatoire du réemploi
Ce qui rend EPERCODE particulièrement intéressant pour les pros du bâtiment, c’est sa méthode. Le projet croise plusieurs niveaux de preuve au lieu de s’appuyer uniquement sur des déclarations théoriques.
Le dispositif repose sur trois grands axes :
- des données de terrain recueillies sur des opérations de curage, déconstruction ou rénovation ;
- des essais et mesures en laboratoire sur des produits ayant déjà connu une première vie ;
- une capitalisation d’expertises sur les durées de vie observées et les dynamiques de renouvellement.
Concrètement, cela permet de sortir d’une logique binaire du type “réemployable / non réemployable” pour aller vers une lecture beaucoup plus professionnelle :
- dans quel état réel le produit est-il déposé ?
- pourquoi a-t-il été remplacé ?
- quelles performances a-t-il conservées ?
- quels contrôles ou requalifications sont nécessaires ?
- dans quel scénario de seconde vie peut-il être réintroduit ?
C’est exactement ce type d’approche qui manque encore à grande échelle sur beaucoup de chantiers.
Ce que cela peut changer pour les acteurs de terrain
Le projet vise aussi à nourrir des outils très opérationnels : base de données issue des retours d’expérience, guides de dépose soignée, rapport d’analyse des performances résiduelles et méthodologie d’analyse des risques. Dit autrement, EPERCODE peut fournir les briques qui manquent aujourd’hui pour faire passer le réemploi d’un sujet militant à un processus métier plus standardisable.
Pour plusieurs profils, l’impact potentiel est direct :
- diagnostiqueurs PEMD : mieux qualifier les gisements et documenter leur potentiel réel ;
- maîtres d’ouvrage : arbitrer plus finement entre dépose, requalification, stockage et réintégration ;
- entreprises de déconstruction : améliorer la dépose sélective et la préservation de la valeur matière ;
- bureaux de contrôle et assureurs : disposer de bases plus robustes pour analyser le risque ;
- prescripteurs : sortir du flou lorsqu’il s’agit d’intégrer du réemploi dans un projet réel.
On retrouve ici la même logique que dans d’autres sujets déjà structurants pour le secteur : sans preuve matériau, la construction circulaire bloque. Et sur des éléments plus lourds, le réemploi du béton préfabriqué montre déjà que la montée en échelle dépend d’abord de la qualification technique, pas du storytelling.
Les limites à ne pas sous-estimer
Attention toutefois : mesurer la durée de vie réelle ne suffira pas à elle seule à débloquer tout le marché. Plusieurs freins resteront structurants.
- La variabilité des gisements : deux fenêtres du même âge ne présentent pas forcément le même état selon leur exposition ou leur entretien.
- Le coût de la requalification : tester, trier, stocker et remettre en conformité peut vite peser économiquement.
- La logistique : sans organisation de la dépose et de la traçabilité, la valeur du gisement se perd très vite.
- Le cadre assurantiel : il faudra des méthodes lisibles, documentées et acceptables par les acteurs du risque.
- La prescription : beaucoup de projets restent encore rédigés dans une logique standardisée peu ouverte aux variantes réemployées.
En clair, EPERCODE n’est pas une baguette magique. Mais c’est le bon type de projet pour réduire l’incertitude technique, qui reste aujourd’hui l’un des plus gros freins au passage à l’échelle.
Pourquoi ce projet mérite d’être suivi de près en 2026
La filière bâtiment est en train de changer de phase. Le réemploi n’est plus seulement un sujet d’image ou de pionniers : il devient un sujet de méthodes, de données et de responsabilité. Dans ce contexte, EPERCODE arrive au bon moment.
Le CSTB a déjà lancé une enquête terrain sur les chantiers de dépose et un appel à manifestation d’intérêt pour identifier des gisements ou rapports d’essais sur les familles ciblées. Pour les professionnels concernés, c’est un signal clair : la bataille ne se joue plus uniquement sur l’intention environnementale, mais sur la capacité à produire des preuves exploitables.
À moyen terme, si les livrables promis tiennent leurs promesses, le projet peut aider à :
- mieux dimensionner les diagnostics en amont ;
- fiabiliser les scénarios de réemploi ;
- améliorer la coordination entre déconstruction, contrôle et prescription ;
- accélérer des marchés de seconde vie plus crédibles.
Pour Bati-Mag, le vrai enseignement est simple : le réemploi ne changera d’échelle que lorsqu’il parlera le langage du chantier — données réelles, performances mesurées, risques cadrés, usages définis. C’est précisément ce qu’EPERCODE tente de construire.
Source utile : présentation du projet EPERCODE par le CSTB.